Le peuple et l’empire | Le Devoir

Au lendemain du 11 septembre 2001, une grande commission d’enquête avait été constituée afin qu’on puisse comprendre ce qui avait pu mener à une telle tragédie. Il s’agissait de saisir comment la première puissance du monde avait pu être aussi naïve et inconsciente face à la montée de l’islam politique. Parmi les nombreuses explications, un détail était frappant. Alors que régnait l’illusion de la « fin de l’histoire », dans les services secrets américains en partie privatisés après la chute du mur de Berlin, on découvrait que le Pentagone ne comptait que très peu d’experts sachant lire l’arabe.

Il faudrait se demander combien en Europe savent aujourd’hui lire le russe. Et surtout, combien connaissent l’histoire de la Russie et savent, par exemple, que pour vaincre Napoléon, l’armée du tsar n’hésita pas à brûler Moscou. Dans son dernier livre, Henry Kissinger avait lui-même déploré l’inculture historique des nouveaux diplomates. Or, si une chose est frappante, c’est la constance depuis de nombreuses années de la pensée impériale de Vladimir Poutine. Un axe dont il n’a jamais varié depuis cette époque où, durant les premières années de son règne, il a véritablement flirté avec les démocraties occidentales.

Poutine n’a jamais digéré la terrible déchéance politique, économique, morale et culturelle qui a résulté de l’effondrement de l’URSS. Il ne faut jamais l’oublier. Depuis vingt ans, son obsession consiste donc à redonner son rang à la Russie en reconstituant une puissance dont la voix porte dans le monde et qui serait en mesure de dialoguer directement avec Washington et Pékin. Jusqu’à tout récemment, ce retour en force a d’ailleurs été spectaculaire. Convaincu que l’Europe compte pour des prunes et n’est que le jouet de l’OTAN, Poutine s’en est radicalement détourné et la traite comme un nain et un vassal des États-Unis.

En cela, le maître de Moscou renoue avec la tentation de l’empire qui est permanente dans l’histoire russe. Tentation qui est aussi l’une des causes de son malheur, comme l’expliquait le grand Soljenitsyne. Qui se souvient qu’à l’époque de l’URSS, la Russie était la partie négligée de cet empire et qu’elle s’appauvrissait à vue d’œil afin de maintenir un statut impérial qui craquait de partout ?

On peut reprocher beaucoup de choses à Vladimir Poutine, mais certainement pas d’avoir dissimulé son intention de créer une puissance eurasiatique et de ressusciter par tous les moyens sa sphère d’influence. Cet « étranger proche », pour le dire dans les termes de la diplomatie russe, est d’autant plus important que le pays est touché par une grave crise démographique. C’est pourquoi la Russie n’a cessé de distribuer des passeports russes aux russophones des pays limitrophes.

En 2008, celui que le diplomate Hubert Védrine décrit comme « une lame » avait averti que si l’Ukraine rejoignait un jour l’OTAN, elle pourrait perdre sa partie orientale et la Crimée. Pouvait-on être plus clair ? C’est d’ailleurs au moment de l’annexion de cette dernière, le 18 mars 2014, qu’il a décrit l’Ukraine comme « un État qui n’aurait jamais dû être séparé de la Russie ». Et rebelote.

Cela ne nous dit pas jusqu’où pourrait aller Poutine dans cette guerre ni quels sont ses objectifs précis, mais cela devrait nous convaincre qu’il ne cède pas à un coup de tête et encore moins à la folie.

À Moscou, on est convaincu que l’Ukraine est instrumentalisée par les États-Unis pour « provoquer la Russie et attirer toute l’Europe dans la guerre », comme l’a écrit l’intellectuel et ancien ministre Sergey Glaziev. Si cette opinion se discute, constatons que les stratèges russes semblent avoir oublié une donnée fondamentale et pas des moindres : le peuple ukrainien.

Car, à la faveur des rivalités géopolitiques, ce peuple est en plein éveil. Les Québécois savent mieux que quiconque qu’il n’y a rien de tel qu’une conquête ou une agression pour unir un peuple et réveiller une nation. Les cas sont nombreux dans l’histoire. Voilà comment un sympathique acteur de sitcom propulsé président, Volodymyr Zelensky, se transforme en quelques jours en héros national.

Même s’il n’y a pas beaucoup de familles russes qui ne comptent en leur sein un parent ukrainien, la politique qu’a menée la Russie depuis 20 ans a tout fait pour transformer ces deux peuples frères en peuples ennemis. Pour une fois, même les russophones de l’est de l’Ukraine n’ont guère montré d’enthousiasme à l’idée de voir le grand frère les envahir. C’est peut-être là le plus grand échec de Vladimir Poutine.

L’unité de ce peuple, qui a voté en 1991 à 90 % pour son indépendance, semble à son comble. Même le chef des orthodoxes de Kiev, soumis au patriarcat de Moscou, le métropolite Onuphre, s’est rebellé contre sa hiérarchie. Il a comparé cette invasion au « péché de Caïn qui a tué son propre frère ».

Lorsque les armes se seront tues, il faudra pourtant prendre conscience que l’Ukraine est située sur une ligne de fracture entre deux mondes et qu’elle ne pourra jamais appartenir définitivement à un seul. Son assujettissement à la Russie ou son dépeçage seraient une véritable ignominie. Mais son intégration à l’OTAN apparaîtrait inévitablement comme une déclaration de guerre permanente à la Russie. Une Russie à laquelle les Européens devront bien trouver le moyen de reparler un jour.

 

Correction: Une version précédente de cette chronique mentionnait: «Un peu avant de mourir, Henry Kissinger avait lui-même déploré l’inculture historique des nouveaux diplomates.» La phrase devait plutôt se lire: «Dans son dernier livre, Henry Kissinger avait lui-même déploré l’inculture historique des nouveaux diplomates.»

 

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