Le Printemps érable, des fruits sources d’avancées sociales et d’embarras politique


Les carrés rouges se sont effacés. Les casseroles se sont tues. Les gaz lacrymogènes se sont dissipés. Anarchopanda, Banane rebelle et les membres de la Rabbit Crew sont partis se rhabiller. Que reste-t-il du Printemps érable, 10 ans après les premiers votes de grève d’étudiants opposés à la hausse des droits de scolarité ? Aperçu.

Des mauvais souvenirs. Le Printemps érable est un sujet d’embarras chez les acteurs politiques ayant pris fait et cause pour l’augmentation des droits de scolarité de 1625 dollars décrétée par le ministre des Finances, Raymond Bachand, dans un élan de « révolution culturelle » en mars 2011. Le Devoir a cherché à replonger dans les souvenirs du mouvement de contestation populaire — derrière la « plus grande opposition au néolibéralisme » en Amérique du Nord (The Guardian, 2 mai 2012) —, de l’ex-premier ministre Jean Charest ainsi que des anciennes ministres de l’Éducation Line Beauchamp et Michelle Courchesne, mais en vain. Tour à tour, ils ont poliment refusé de « rejouer dans le film ».

Des économies. Après la demi-défaite électorale du Parti libéral du Québec, la première ministre Pauline Marois s’est empressée d’annuler la hausse des frais de scolarité qui était dans les cartons du gouvernement Charest pour, moins de six mois plus tard, annoncer une indexation annuelle des droits de scolarité au taux de croissance du revenu disponible des ménages par habitant. Ce qui a permis aux étudiants d’économiser 1714 dollars par année, selon le chercheur Philippe Hurteau, de l’Institut de recherche et d’information socioéconomique (IRIS). 

 

La boîte de Pandore. À la sortie du Sommet sur l’enseignement supérieur (février 2013), Pauline Marois avait opté pour une « formule d’indexation équitable qui stabiliserait l’effort demandé [aux étudiants] en dollars constants » assortie d’une aide financière aux études accrue plutôt que le « gel » défendu par la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ) et la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ) ou encore la « gratuité » soutenue par l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSE). « Je faisais le pari qu’aucun gouvernement ne reviendrait sur cet équilibre, un pari qui s’est révélé gagnant », écrit-elle dans son autobiographie. Pauline Marois a également décliné notre demande d’entrevue.

L’histoire semble lui donner raison, pour l’instant. En effet, ni le gouvernement Couillard ni le gouvernement Legault n’ont osé proposer une hausse de la facture étudiante. À l’été 2014, le ministre de l’Éducation Yves Bolduc a dit refuser d’écarter une hausse des droits de scolarité. « Ça ne veut pas dire qu’on veut le faire, mais il faut se garder de la marge de manœuvre », avait-il déclaré candidement à la presse, avant de battre en retraite quelques heures plus tard. Dans sa marche vers le pouvoir, le chef de la Coalition avenir Québec, François Legault, a quant à lui appuyé la hausse libérale de 1625 $ (printemps 2012), puis proposé une augmentation de « compromis » de 1000 $ (été 2012) pour finalement se rallier à l’indexation péquiste (été 2018).

L’actuelle ministre de l’Enseignement supérieur, Danielle McCann, trouve judicieux d’arrimer la croissance des droits de scolarité à celle du revenu moyen des ménages comme l’a fait son prédécesseur Pierre Duchesne. Elle « continue de se baser sur ce principe, qui maintient les frais de scolarité relativement bas » — ce qui est « une bonne chose », soutient-elle en pleines consultations prébudgétaires.

Pour le professeur de philosophie Éric Martin, tout gouvernement « va y penser à deux fois » avant d’« ouvrir cette boîte de Pandore » des droits de scolarité depuis la plus importante grève étudiante de l’histoire du Québec. « François Legault s’est fait connaître historiquement avec des lignes très néolibérales sur l’enseignement supérieur. Or, depuis qu’il est au pouvoir, il se tient étrangement tranquille, et tant mieux », mentionne le coauteur de l’essai Université inc.

Une démobilisation. Même s’il s’est traduit par une hausse importante des droits de scolarité, le plan de sortie de crise déployé par le gouvernement Marois a mis le couvercle sur les casseroles des étudiants. La professeure de science politique à l’Université de Montréal Pascale Dufour n’est pas surprise. « [Il est] difficile de mobiliser sur une indexation annuelle », indique-t-elle. Selon elle, « l’indexation annuelle a carrément confisqué la revendication historique » du mouvement étudiant.

Après avoir scandé « On avance, on avance, on recule pas ! » les étudiants semblent en effet être passés à autre chose. Même chose pour les principales associations qui les représentent. Le Devoir a demandé à la FECQ — qui a survécu à l’après-Printemps érable contrairement à la FEUQ et l’ASSE — et à l’UEQ : « Quelle est votre position sur les droits de scolarité ? » Leurs réponses se sont fait attendre.

« On a très fort probablement une position là-dessus », a dit le président de la FECQ, Samuel Vaillancourt, avant de préciser, par écrit, qu’il fait la promotion d’une « gratuité effective ».

« Il faudrait que je vous revienne », a répondu de son côté le président par intérim de l’UEQ, Jonathan Desroches. « Je pense qu’il y a un consensus social actuellement. Ce n’est pas une situation que je dirais “idéale”, mais c’est le consensus qui est ressorti pour assurer une espèce de paix sociale au Québec », a-t-il expliqué. « L’UEQ est pour la diminution de la contribution étudiante », a précisé le regroupement quelques heures plus tard.

Une nouvelle génération de militants. Les centaines de milliers de personnes ayant arboré le carré rouge en 2012 ont montré à la face du monde qu’« un mouvement social de très grande envergure était possible au Québec », en plus de former une nouvelle génération de militants et militantes qui ont « poursuivi leur engagement dans d’autres causes », indique la professeure Pascale Dufour. « Ils ont apporté des idées et des savoir-faire militants importants et ont largement contribué à renouveler le syndicalisme, le milieu communautaire — défense des locataires, groupes féministes, écologisme, etc. — », souligne-t-elle. « Sans 2012, il n’y aurait pas eu 2019 et la mobilisation “des jeunes” pour le climat. »

Le Printemps érable a éveillé la conscience de la jeunesse sur les dangers de la vision néolibérale qui a « percolé partout chez les élites », poursuit le professeur Éric Martin. « C’était une remise en question de toute une manière de vivre qui n’a pas d’avenir, qui est dangereuse, qui produit des injustices sociales, qui dégrade la nature, etc. Le néolibéralisme, ou plus globalement le mode de développement capitaliste dans lequel on est, n’est pas seulement en train de détruire l’éducation, il est en train de détruire la Terre au grand complet », résume le penseur engagé.

La mobilisation sociale était en tout cas parvenue à « déterrer » les « espoirs juvéniles d’une société juste » de Michel Seymour. Mais, « l’indexation péquiste, le repli identitaire péquiste-caquiste, le virage à droite du PQ… » ayant suivi ont tout gâché, selon le professeur honoraire de philosophie à l’Université de Montréal. Il n’a pas perdu espoir de voir le Québec s’engager sur la « voie d’une gauche souverainiste, féministe, environnementaliste et pro-autochtone », ajoutant qu’il est fermement convaincu que « la gauche la plus radicale est devenue la plus lucide et la plus réaliste ». « Face au réchauffement climatique qui appelle des solutions radicales — énergies propres, démondialisation, décroissance —, il faut des solutions radicales », plaide-t-il.

Un canal de communication. La ministre de l’Enseignement supérieur, Danielle McCann, retient de la crise de 2012 — qu’elle a suivie comme « citoyenne », précise-t-elle — la nécessité de garder un canal de communication ouvert entre le gouvernement et les étudiants. « Il faut être à l’écoute des associations. Pour moi, c’est fondamental d’avoir cette communication et ce partenariat avec nos associations étudiantes », dit l’ex-gestionnaire du réseau de la santé, tout en mentionnant au passage qu’elle participera pour une deuxième année d’affilée à l’assemblée générale de l’UEQ, ce week-end.

Pour ceux qui se posent la question, Danielle McCann n’était « ni d’un côté ni de l’autre » durant la confrontation entre les « carrés rouges » et les « carrés verts » il y a une décennie.

Avec François Carabin

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