Des pages manuscrites de Voltaire exposées à Sherbrooke

Comment 1500 pages manuscrites de Voltaire et de ses proches — des lettres, des poèmes, des essais, des notes, des originaux et des copies d’époque — se sont-elles retrouvées à North Hatley, dans les Cantons-de-l’Est ? Dans ces papiers où courent des mots vifs règne l’idée générale qu’une plus grande connaissance du monde peut nous aider à repousser sa barbarie. Bien en vue sur certains papiers, le sceau du philosophe ou encore sa signature. À l’occasion, ils ont été découpés au rasoir par des chasseurs d’autographes des temps passés.

Parmi ces papiers précieux, voici un poème de Voltaire adressé à Émilie du Châtelet, une scientifique remarquable, traductrice de Newton, une des grandes passions de la vie mouvementée du philosophe. Ici, une lettre de Mme Denis, dernière compagne de Voltaire. Elle se plaint que les ouvriers font trop de boucan au château qu’a acheté le philosophe à Ferney, petite ville de rien située en France, près de la Suisse, à deux pas de Genève. Là, ce sont plutôt des pages manuscrites d’un ouvrage du Voltaire historien. Il est facile de le lire. L’écriture est précise. En marge, ses notes, ses observations, ses doutes, ses certitudes aussi, tout cela donnant une leçon en matière de travail intellectuel.

Jusqu’au mois de juin, une petite portion de cette précieuse collection est présentée à Sherbrooke, dans l’antre du Centre d’archives Mgr-Antoine-Racine, situé à l’arrière de la cathédrale. Un lieu lumineux et néanmoins curieux pour accueillir des manuscrits du philosophe le plus célèbre du siècle des Lumières, du moins si l’on considère le mauvais sort que lui réserva sans cesse le clergé. La collection permanente de ce centre d’archives témoigne du mauvais sort qu’on fit constamment, à grands coups d’interdits, à toute une littérature jugée trop influencée par l’« infâme » Voltaire.

Une vie de château

« J’ai passé toute ma jeunesse au château de Ferney », explique Peter Southam, le propriétaire de cette collection inattendue. « Mon père était diplomate, en Suède puis en Pologne. » Pensionnaire dans une école en Angleterre après avoir étudié en Suède, le petit Peter est envoyé, chaque été, chez ses grands-parents maternels à Ferney. Leur maison ? Le château de Voltaire, bien sûr ! Voltaire y avait coulé les vingt dernières années de sa vie. Jusqu’à la mort du philosophe, en 1778, tout ce que l’Europe comptait de penseurs sensibles à ses idées se donnait rendez-vous là.

« Puisque mes grands-parents étaient assez âgés, explique Southam, c’était un peu ennuyeux à Ferney. Je passais mes journées près de la grille du château, là où habitait le jardinier. Chaque jour, quelqu’un sonnait pour demander à visiter ces lieux où Voltaire avait vécu. Je demandais à mes grands-parents la permission pour les leur faire visiter… Nous avions un petit musée. Les samedis, il y avait aussi de vraies visites, conduites par des spécialistes. J’ai entendu, toute mon enfance, des passionnés parler de Voltaire. » Très tôt, Southam comprend le culte de la raison auquel adhère le philosophe.

Hamilton Southam, son père, fut non seulement un diplomate canadien, mais aussi l’instigateur et le premier directeur du Centre national des arts (CNA) à Ottawa. Ancien professeur d’histoire à l’Université de Sherbrooke, Peter Southam appartient à une riche famille dont le nom est lié à l’histoire des médias. L’arrière-grand-père avait fondé la chaîne de journaux Southam, laquelle compta, entre plusieurs autres titres, le Calgary Herald, l’Ottawa Citizen et, à Montréal, The Gazette. À sa fondation, l’année même de la mort de Voltaire, The Gazette était un journal imprimé en français, réputé sensible aux idées du philosophe, lesquelles étaient peu susceptibles de plaire au pouvoir colonial.

Une histoire de famille

La famille maternelle de Peter Southam a habité le château de Ferney de 1848 à 1999, année où la célèbre demeure fut cédée à la République française. Il est désormais possible de la visiter plus facilement. Des événements se tiennent à l’occasion dans les jardins, ou ce qui reste de l’orangerie, non loin d’une vieille église que Voltaire avait fait dédier à Dieu, n’aimant pas, disait-il, qu’on consacre toujours ces bâtiments à ses valets les saints.

La collection de manuscrits a fini par être logée dans le charme feutré et cossu de North Hatley, village de la bourgeoisie anglophone situé en périphérie de Sherbrooke. « Je n’y suis pour rien, dans cette collection ! Je n’en suis en quelque sorte que le passeur », explique cet historien aux sourcils en bataille.

Lorsque Voltaire acquiert le château, en 1759, il engage tout de suite de vastes travaux pour ragaillardir les lieux autant que les environs. Il installe une fabrique d’horlogerie, sans cacher son ambition de court-circuiter le commerce des montres produites à Genève. Dans les documents de Peter Southam se trouve une lettre de recommandation pour des maîtres horlogers signée de la main du philosophe ainsi que des lettres qu’il adresse à des membres du corps diplomatique français pour promouvoir la vente de ses montres. À Ferney, Voltaire fait aussi assécher des marais et lance une réforme de l’agriculture. Il se lance en outre dans l’élevage de vers à soie. Et tout cela sans perdre de vue ce qui compte le plus : son œuvre, ses écrits. Il va continuer de publier des livres et d’influer sur la vie des idées. Au rez-de-chaussée du château, dans ses appartements, il va rédiger plus de 13 000 lettres. « Voltaire, c’est une entreprise de communication, affirme Peter Southam. Nous n’avons même pas idée à quel point il est efficace. »

Comment les pages de Voltaire ont-elles été récupérées par la famille de Peter Southam ? « Je n’en ai pas la preuve, mais sans doute qu’un grand nombre des manuscrits que je possède proviennent du secrétaire de Voltaire, Jean-Louis Wagnière. Il était demeuré à Ferney. C’est probablement de lui que mon aïeul, Claude-Marie David, a acquis certains de ces papiers. Claude-Marie David était très admiratif de Voltaire, en partie parce que celui-ci avait lutté, à la fin de sa vie, pour mettre fin au servage dans le Jura. »

Des paysans se trouvaient soumis aux moines de l’abbaye de Saint-Claude. Voltaire ne le supportait pas, comme le prouvent plusieurs documents originaux contenus dans cette riche collection. N’est-ce pas paradoxal de voir Voltaire lutter pour l’émancipation des serfs tout en le voyant fermer plus ou moins les yeux sur des entreprises de spéculation auxquelles il prend part et dont les bénéfices tiennent à la mise en esclavage d’Africains ? « Je ne connais pas bien cette partie de la vie de Voltaire, explique Peter Southam, mais sa lutte contre cette injustice dans le Jura comme de bien d’autres est indéniable. »

La fille de Claude-Marie David et son mari, le sculpteur Émile Lambert, continuèrent de développer cette collection voltairienne au XIXe siècle. À Lambert, on doit une statue connue de Voltaire dont une reproduction en bronze trône au centre de l’exposition de Sherbrooke.

Voltaire, c’est une entreprise de communication. Nous n’avons même pas idée à quel point il est efficace.

 

Voir les écrits de Voltaire

Pas question d’engager une tournée québécoise des documents originaux exposés sous le verre des vieux présentoirs en chêne du défunt Musée du Séminaire de Sherbrooke. « Ce sont des documents trop précieux. Il n’est pas simple de les laisser circuler un peu partout », indique Peter Southam. L’exposition est par ailleurs rehaussée par des vitrines consacrées à l’influence de Voltaire au Canada, lesquelles ont été préparées par l’historien Pierre Hébert.

Cette vaste collection voltairienne doit bénéficier bientôt d’une numérisation, en collaboration avec l’Université de Sherbrooke et la Voltaire Foundation à Londres. Des chercheurs du monde entier pourront plus facilement en profiter.

Qu’adviendra-t-il de ces manuscrits dont une toute petite portion seulement est exposée jusqu’à la fin du printemps au Centre d’archives Mgr-Antoine-Racine ? « La plupart des documents sont connus, mais il y a quelques inédits et, surtout, des versions anciennes de documents moins connus, des écrits aussi qui montrent que Voltaire, comme historien, se souciait des sources et travaillait avec méthode à établir la vérité. […] Je vais sans doute les confier à une institution afin d’en assurer la préservation. Le choix n’est pas encore arrêté, mais il est certain que l’Université McGill a une longueur d’avance, puisqu’elle possède déjà une importante collection autour de Voltaire. »

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