Conflit en Ukraine: la vie poursuit son cours à Kiev

« Si j’ai peur ? Mais non ! » Les tables du Barman Dictat, un bar underground situé à un jet de pierre de la place Maïdan, dans le centre de Kiev, sont toutes occupées en ce dimanche soir. Des chandeliers éclairent les visages enjoués, pendant qu’un saxophone laisse échapper des notes enivrantes. « La musique est vraiment bonne ! C’est pour ça que je suis ici ce soir. »

Pendant que le monde entier a les yeux tournés vers le ciel orageux qui surplombe l’Ukraine, les habitants de Kiev assurent ne pas céder à la panique. « Ce sont juste des nouvelles pour l’instant [que la Russie pourrait attaquer l’Ukraine]. Ce n’est pas la réalité », fait valoir Yana Holub, venue passer la soirée dans ce club de jazz avec sa mère.

« Je n’ai pas fait de réserve de nourriture. Mais je devrais peut-être faire des réserves de gin-tonic [pour passer à travers la crise], lance la jeune femme à la blague. On continue nos vies, comme d’habitude. »

Pendant que les chanteurs d’un soir se succèdent au micro, Alina Zalozna attend patiemment son tour. « Je suis venue participer aux sessions de jam », mentionne la jeune femme de 21 ans, qui se dit tout de même un peu inquiète.

« Mais il faut filtrer l’information, glisse-t-elle sous la lueur d’une bougie. Il y a beaucoup de provocations en ce moment. Et notre pays est en guerre contre la Russie depuis tellement d’années [dans l’est de l’Ukraine]. Je pense que les Occidentaux sont plus inquiets pour les Ukrainiens que nous le sommes nous-mêmes. »

En 2014, lorsque la révolution a éclaté à Maïdan, que les autorités ont réprimé la jeunesse par le sang et que la Russie a plus tard lancé une offensive qui s’est soldée par l’annexion de la Crimée et l’occupation de la région du Donbass, ces jeunes emplis de sang-froid attablés dans le Barman Dictat n’étaient encore que des adolescents.

« Je n’arrive pas à croire qu’un pays étranger pourrait nous attaquer », résume, incrédule, Andril, assis un peu plus loin. Drapé de déni, de naïveté ou peut-être de réalisme, le jeune homme dit continuer sa vie comme à l’habitude, en travaillant dans un studio de musique. « Si j’arrête, la musique ne pourra plus se faire entendre. »

Rivière Dniepr

À l’extérieur, un air printanier souffle sur la ville. Dans le parc Mariinskyi, faisant face au parlement, de nombreux parents promenaient dimanche leurs bébés sous le soleil de février. De jeunes enfants lançaient des boules de neige en direction de la rivière Dniepr — si névralgique dans cette crise —, pendant que des adultes discutaient, un café à la main.

Au même moment, les manchettes des journaux enchaînaient les nouvelles en rafale : la discussion en haut lieu entre le président américain, Joe Biden, et son homologue russe, Vladimir Poutine, a achoppé, l’Ukraine pourrait être bombardée ou envahie dès mercredi, des vols internationaux pour Kiev sont annulés en raison de l’insécurité de l’espace aérien ukrainien.

Un contraste saisissant entre la réalité de la rue et les fils de nouvelles, amplifié par l’absence de présence militaire visible dans la capitale, un écho possible aux appels incessants du gouvernement pour que la population demeure calme.

Les rues de Kiev sont toutefois moins achalandées qu’à l’habitude, nous dit-on. Est-ce à cause de la vague Omicron qui déferle sur la ville, forçant des milliers de personnes contaminées à rester chez elles, ou encore à la menace russe qui pèse plus lourd que ce que de nombreux habitants de la capitale laissent croire ?

Dans les derniers jours, des résidents habitant l’est de Kiev ont quitté la capitale. « Ce qui va être névralgique en cas d’attaque de la Russie, c’est d’être à l’ouest de la rivière Dniepr », explique Daniel Kovzhun, un résidant de Kiev ayant combattu les séparatistes pro-russes dans l’est de l’Ukraine en 2014.

Si Poutine décide de passer à l’offensive, les Ukrainiens afflueront vers l’ouest du pays. Or, dans la région de Kiev, il faut enjamber la rivière Dniepr pour passer à l’ouest. « En temps normal, les ponts sont complètement congestionnés », poursuit le vétéran. Si la guerre éclate, ils seront pris d’assaut par la population désirant fuir la capitale et l’est du pays, ou encore ils seront détruits par les troupes étrangères qui voudront annihiler les infrastructures.

En cas d’attaque, plusieurs résidents trouveront aussi refuge dans le métro de Kiev, d’une profondeur vertigineuse. À la station Arsenalna, la plus profonde du monde, il faut descendre pendant de longues minutes sur des escaliers mécaniques s’engouffrant sous le sol à une vitesse effrénée pour atteindre les quais, 105 mètres plus bas. L’équivalent d’une trentaine d’étages.

Moment de vérité

Un abri, qui ne pourra toutefois pas protéger pour toujours les Ukrainiens contre les envolées belliqueuses du voisin russe. « L’Occident doit avoir un moment de vérité avec Poutine, insiste Kostyantyn Batozsky, un analyste politique rencontré dans un café de Kiev. Est-ce qu’il veut faire la guerre ou trouver une solution au conflit qui dure depuis huit ans ? »

L’inflation verbale actuelle du président américain, visant à répondre à la présence de plus de 100 000 militaires russes massés à la frontière ukrainienne, tire sa source dans l’inaction américaine de 2014, alors que Joe Biden était vice-président, estime-t-il. « En raison du silence américain, la Russie a fait ce qu’elle a fait avec la Crimée, analyse Kostyantyn Batozsky. Biden ne veut pas refaire la même erreur une nouvelle fois. »

Pendant que Poutine continue de jouer avec l’avenir de l’Ukraine et que Biden tente de racheter ses erreurs, des airs de jazz poursuivent leurs envolées dans le Barman Dictat. « La politique n’est jamais un bon sujet de discussion dans un bar », rappelle Alexeï, en brassant un drink derrière le comptoir. Mais il le deviendra peut-être si les résidents de Kiev devaient se ruer dans le club de jazz — qui fait également office d’abri — en cas de bombardements russes. « On ne sait pas ce qui va se passer, lance Alexeï avant de retourner à ses bouteilles. Moi, je pense que c’est 50/50. »

Avec Bohdan Chaban

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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