Amélie Dallaire dans le chaos créatif de la pensée

Depuis Queue cerise, créée à l’hiver 2016 à la salle Jean-Claude Germain, Amélie Dallaire poursuit une œuvre singulière, personnelle, aux confins de l’étrangeté et de l’absurde. En 2019, La fissure déployait à La Petite Licorne un inquiétant huis clos domestique, mariant avec succès rire et angoisse. La troisième création de cette artiste formée en interprétation, qui a fait ses premières armes d’écriture avec la forme brève (au Théâtre Tout court), va inaugurer la réouverture du théâtre Aux Écuries avec Limbo, un mot qui réfère à la fois à la traduction anglaise de limbes, à la danse et à un jeu vidéo éponyme. Un titre révélant le côté « ludique » de sa démarche, d’un univers qu’elle imagine « comme des limbes entre l’absurde et la réalité ».

Amélie Dallaire annonce en souriant avoir préparé des notes pour l’entrevue, car elle se sent plus à l’aise sur papier qu’à l’oral. « Mon impulsion première était d’utiliser un sentiment de chaos que je ressens et d’y puiser de la matière pour construire la forme, explique-t-elle. J’ai l’impression que mon processus de pensée est très désordonné, que je peux passer d’une idée à l’autre. J’avais envie d’utiliser ma rationalité pour examiner ce chaos intérieur, mes digressions, et bâtir un spectacle qui adopterait le mode d’une pensée désordonnée. »

Limbo se présente sous la forme d’une conférence : une artiste vient parler de sa démarche, de son nouveau projet, en compagnie de ses deux acolytes, mais ils digressent sans cesse. Les interactions du trio, qui entretient une relation ambiguë, prennent beaucoup de place dans le spectacle. « Et un mystère plane sur la personne qui occupait une quatrième chaise qui est là, vide. Il y a plusieurs hypothèses. » Mais pour connaître le fin mot de l’histoire, « il va falloir venir voir le spectacle… »

La dramaturge aime beaucoup cultiver le non-dit. « Parfois, je me questionne sur jusqu’où aller. » Dans certaines des nombreuses versions qu’elle a écrites du texte, les choses étaient davantage nommées. « Mais on dirait que ça avait moins de sens, note Amélie Dallaire. J’ai beaucoup travaillé à doser, en fait, et à laisser de l’espace au spectateur. Il y a une folie qui en émerge, je pense, et beaucoup d’étrangeté. Mais c’est très concret, aussi : les personnages ont organisé une conférence, on voit qu’ils sont investis dans ce qu’ils font. »

Pour créer cette pièce utilisant les codes de la conférence, l’autrice a regardé plusieurs exemples de cette forme. « Et c’est vraiment intéressant, parce que c’est un cadre sérieux, mais c’est tout le temps un peu le bordel. Les conférenciers ne sont pas nécessairement des experts en conférence. Alors, ça donne lieu à plein d’éléments techniques qui ne marchent pas, ou ils ne trouvent pas les mots… »

Elle-même a subi les affres d’une technologie défaillante lors d’une étape de création au Zoofest, une « véritable catastrophe ». Elle y explorait PowerPoint, un outil fréquent dans les conférences, et à la première, des problèmes techniques ont tout fait « foirer ». Un échec qui s’est révélé instructif pour l’autrice. « C’était intéressant de vivre cette expérience, parce qu’il a fallu que je travaille fort pour arriver à ce que ça marche. Le quatrième soir, j’ai senti que je touchais à quelque chose. »

La pièce a d’ailleurs beaucoup évolué depuis un laboratoire initial, sous le titre La conférence, au ZH Festival à l’été 2017. « C’est le projet que j’ai le plus traîné avec moi. Il a vraiment vécu beaucoup de choses. Je suis allée en France, en Belgique… » Pour finir, la créatrice a retiré toute technologie du spectacle devenu Limbo. Et à partir de son exploration technique, elle a plutôt écrit un solo intitulé Comment j’ai guéri à l’aide de PowerPoint — donné à l’OFFTA —, où une femme qui a vécu un épisode dépressif « découvre sa nature profonde » grâce au logiciel…

Humour

Qualifiée de comédie existentielle, Limbo contient beaucoup d’humour. Sans être une pièce humoristique, nuance Amélie Dallaire. La dramaturge s’inspire de l’absurde surréaliste. « J’aime beaucoup être à l’écoute des symboles, de ce qui plane, du mystère. Je veux que ça émane du spectacle. J’ai l’impression que l’humour, c’est ce qui me rattache au côté humain et concret, c’est ce qui me relie au spectateur. »

Et elle a réuni une distribution « extraordinaire », trois interprètes connus notamment pour leur habileté comique : Raphaëlle Lalande, membre du ludique Projet Bocal, Karine Gonthier-Hyndman, l’actrice de Like-moi qui jouait déjà dans Queue cerise, et Olivier Morin, codirecteur du Théâtre du Futur, qui avait mis en scène cette dernière pièce. « Ce sont vraiment des créateurs », dit l’autrice,qui voit les comédiens comme des écrivains à leur manière : « Ils écrivent d’autres trames et ils proposent plein d’autres dimensions à mon texte. »Une partition « très difficile à apprendre », par contre, puisque les personnages ne finissent pas leurs idées. « J’aime exprimer le tâtonnement de la pensée. Alors parfois, je m’excuse » auprès des interprètes, avoue l’autrice en riant doucement.

Amélie Dallaire souhaite une grande précision dans la forme. Signer elle-même la mise en scène permet à l’artiste de laisser libre cours à son « obsession des petits détails ». « Je ne dirais pas que je suis une metteuse en scène. Mais c’est comme un prolongement de mon travail, du processus. Parce que j’ai l’impression d’écrire en mettant en scène. Et quand j’écris, j’ai l’impression de faire déjà de la mise en scène, parfois. »

L’artiste essaie de se connecter à son côté intuitif, de suivre ses impulsions créatives sans laisser d’abord son jugement rationnel interférer. Et après, de l’inscrire dans une démarche. « J’aime beaucoup les rêves, le côté mystérieux de la vie. Je pense que notre raison doit admettre l’irrationnel et le mystère, parce que ça existe. L’intuition, ça existe. » Elle tend à explorer l’inconscient. « C’est pourquoi il est rare que je parte d’un thème pour écrire. Pour La fissure, je m’étais inspirée d’une sculpture de l’artiste belge Berlinde De Bruyckere — un couple sans tête fait de chair. Je voulais créer en théâtre cette image-là. »

Amélie Dallaire, qui en est désormais à sa troisième pièce, a creusé sa propre niche. Et la créatrice s’estime davantage capable « d’assumer ce rapport à l’intuitif, à l’invisible, au fantastique et à l’imaginaire. Maintenant, il est clair pour moi que c’est une matière dont je me sers pour construire mes pièces. Limbo, c’est désordonné, mais il y a là un travail énorme pour que ce soit construit. C’est cohérent pour moi ». Une illustration que du chaos peut naître la création.

 

Limbo

Texte et mise en scène : Amélie Dallaire. Production déléguée : LA SERRE – arts vivants. Au théâtre Aux Écuries, du 17 février au 1er mars.

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