Rapport de la protectrice du citoyen : les CHSLD pris en compte «dans aucun scénario»

Le gouvernement du Québec a placé les hôpitaux « au centre de la crise » de la COVID-19 et n’a en effet posé « aucune action concrète et spécifique de préparation » des CHSLD avant la mi-mars 2020, conclut la Protectrice du citoyen dans son rapport sur la première vague de la pandémie.

Elle contredit dans son rapport la version des faits donnée la semaine dernière par l’ex-ministre de la Santé, Danielle McCann. Celle-ci avait assuré que les p.-d.g des CISSS et des CIUSSS «devaient mettre en branle» le plan de lutte à une pandémie «à partir de janvier», pour bien préparer les CHSLD.

Or Marie Rinfret révèle dans son rapport qu’« au moment de l’élaboration de la stratégie en réponse à la pandémie, aucune analyse des risques adaptée au modèle d’hébergement québécois et à ses particularités n’a été réalisée». «C’est ainsi que les CHSLD n’ont été pris en compte par aucun scénario », écrit la Protectrice du citoyen dans son rapport La COVID-19 dans les CHSLD durant la première vague de la pandémie – Cibler les causes de la crise, agir, se souvenir.

Dans le document de 72 pages, elle détaille les multiples failles dans la préparation des CHSLD par les autorités québécoises. Elle conclut que les travailleurs en milieu de soins de longue durée « ont vécu, de façon injuste et disproportionnée, les conséquences de l’inaction des pouvoirs publics face aux lacunes dans les CHSLD ».

Dans son rapport d’étape déposé en décembre 2020, Mme Rinfret avançait déjà que les CHSLD avaient été dans l’angle mort de la préparation à la pandémie. Dans son rapport final, elle demande au gouvernement québécois de rendre des comptes et indique que « le statu quo est impensable, comme il l’est pour les personnes qui résident dans ces milieux de vie et leurs proches ».

Son enquête souligne d’entrée de jeu qu’un premier comité directeur clinique au sujet de la COVID-19, mis sur pied au début du mois de mars 2020, a écarté la direction générale du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) responsable des CHSLD. « L’attention de Québec, poursuit-elle, « était tournée vers l’Italie », où les hôpitaux étaient débordés par l’affluence des personnes contaminées.

Résultat : des milliers de lits ont été libérés dans les hôpitaux, notamment par des transferts de personnes hospitalisées vers les CHSLD. « Entre le 1er mars et le 31 mars 2020, on constate une augmentation significative de 31 % des admissions en CHSLD comparativement aux autres périodes mensuelles de l’année 2019-2020 », note Mme Rinfret. Cela « représente 1714 personnes admises en CHSLD », ajoute-t-elle.

 

Sa déclaration, basée sur des chiffres du MSSS, entre encore une fois en contradiction directe avec le témoignage de l’ex-ministre McCann à l’enquête publique de la coroner sur les CHSLD. Mme McCann a affirmé la semaine dernière qu’il y avait eu « en bas de 1000 » transferts du genre au mois de mars 2020, l’équivalent de 20 % de plus qu’en février.

« Je veux vraiment clarifier que ce n’était pas un transfert massif des personnes âgées en CHSLD. Et c’était clair que les p.-d.g. devaient avoir des ressources pour les accueillir. Je tenais à clarifier le point », a insisté l’ex-ministre.

Or la Protectrice du citoyen relève plutôt que le transfert de patients hors des hôpitaux « a fragilisé des CHSLD en les plaçant en surcapacité pour la prise en charge de personnes âgées vulnérables ». Elle souligne d’ailleurs que des acteurs du réseau « préoccupés par la situation » ont interpellé « les hautes autorités du MSSS » à ce sujet. Ces personnes « considèrent aujourd’hui qu’[elles] n’ont pas été entendu [e] s, en ce que la stratégie de délestage des activités hospitalières demeurait la priorité ».

Les CHSLD mal outillés par Québec

Mme Rinfret note que le « problème » est « de ne pas avoir bien évalué la capacité des CHSLD à jouer le rôle radicalement différent qu’on en attendait dans un contexte de pandémie ». Elle ajoute qu’on ne les a pas « outillés et protégés adéquatement à la lumière de leur manque de robustesse pour faire face à de telles conditions, considérant aussi la grande vulnérabilité des personnes qui y résident ».

Mme Rinfret souligne en outre que « la population hébergée dans les CHSLD n’a pas été considérée à son juste potentiel de vulnérabilité à la COVID-19 ». Elle ajoute que le gouvernement a attendu la deuxième semaine d’avril pour présenter des mesures renforcées de protection dans les milieux de vie.

« À un certain moment, relève-t-elle, les autorités, mal secondées par les renseignements transmis, ont minimisé la flambée dans les CHSLD. » Ce n’est d’ailleurs qu’à la deuxième semaine d’avril — un moment qui coïncide avec les révélations du Montreal Gazette sur le CHSLD Herron — que le gouvernement a présenté des mesures renforcées de protection dans les milieux de vie.

Autrement, « aucune mesure de renforcement n’a été déployée dans les CHSLD en matière de PCI [prévention et contrôle des infections] avant la crise », souligne-t-elle. Durant la première vague, les CHSLD ont reçu « à peu près au même moment que les hôpitaux des directives similaires », illustre-t-elle aussi. Sauf que les CHSLD n’avaient pas la même capacité que les hôpitaux à mettre en place des mesures comme l’instauration de zones chaudes et froides, fait-elle remarquer.

Comme toute première recommandation, Mme Rinfret demande à Québec de « mettre en place une politique en matière d’évaluation et de gestion des risques concernant les milieux d’hébergement et de soins de longue durée ». Elle recommande aussi de « formaliser les mécanismes de concertation et de communication entre les directions générales du MSSS en contexte de crise », pour mettre fin au travail en vase clos. Elle ajoute qu’il est impératif d’« élaborer et [de] mettre en œuvre un plan détaillé de renforcement de la capacité des CHSLD à appliquer des mesures rigoureuses de prévention et de contrôle des infections ».

Le défi des équipements de protection individuelle

La Protectrice du citoyen illustre à plusieurs endroits les impacts du manque d’organisation, de communication ou d’informations au sein du MSSS. « Faute d’un système d’information centralisé, le MSSS en a été réduit à devoir se fier aux CISSS et aux CIUSSS pour remplir des requêtes manuellement et obtenir des informations qui ne leur parvenaient pas en temps opportun », relève Mme Rinfret. « Cela a été le cas, par exemple, pour des renseignements liés aux ressources humaines, aux éclosions, à la gestion du matériel, aux inventaires d’équipements et aux informations de nature épidémiologique. »

Son rapport rappelle entre autres qu’une des « premières préoccupations », en janvier 2020, a été de dénombrer les inventaires d’équipements de protection individuelle (EPI) disponibles dans le réseau. « Cet exercice a dû se faire manuellement étant donné l’absence de données centralisées », note Mme Rinfret. « Selon les informations disponibles, il n’était pas indiqué, à ce moment, de procéder à des achats massifs », relève-t-elle également.

Sauf que « l’approvisionnement en matériel est vite devenu un défi de taille », surtout après que l’Organisation mondiale de la Santé eut déclaré une pénurie mondiale d’EPI. En général, « la pénurie appréhendée d’ÉPI a véritablement compromis la capacité des autorités à prendre toutes les précautions requises, au moment voulu, pour la protection du personnel en CHSLD et des résidents et résidentes », écrit la Protectrice du citoyen. « Le mot d’ordre était sans contredit d’en surveiller l’utilisation pour la réduire au minimum, plutôt que de prendre des précautions supplémentaires. »

Le rapport recommande de « constituer, maintenir et gérer une réserve provinciale » afin que le Québec se donne « une marge de manœuvre advenant une hausse subite des besoins ou une rupture soudaine des chaînes d’approvisionnement internationales ». Lorsque la pandémie a frappé, le Québec ne disposait d’aucune réserve nationale de matériel, comme le recommandait depuis 2006 le Plan québécois de lutte à une pandémie d’influenza.

Le problème de la main-d’œuvre

À l’aube de la pandémie, « les CHSLD ne disposaient d’aucune marge de manœuvre sur le plan des ressources humaines et ce problème était connu des autorités depuis plusieurs années », relève par ailleurs Mme Rinfret. Pourtant, «​lors des préparatifs en vue de la pandémie, le MSSS n’a élaboré aucun scénario chiffré anticipant le phénomène de l’absentéisme lié au virus ».

La pénurie était telle qu’« au retour de la semaine de relâche, le MSSS ne pouvait, selon lui, retirer le personnel ayant voyagé, et ce, même si la Santé publique le recommandait ».

Pour remédier à cette pénurie et aux problèmes qu’elle cause, la Protectrice du citoyen y va de ses propres recommandations. Elle suggère notamment de lancer une stratégie nationale de lutte à la pénurie de main-d’œuvre et de promotion des professions dans le domaine de la santé et des services sociaux, de mettre en place un plan québécois de déploiement de main-d’œuvre d’urgence dans le réseau et d’établir des protocoles de déploiement de main-d’œuvre supplémentaire en contexte exceptionnel avec les ordres professionnels et les syndicats, par exemple.

Les impacts de la réforme Barrette

Mme Rinfret revient par ailleurs sur les nombreux effets de la réforme menée par l’ex-ministre de la Santé, Gaétan Barrette, en 2015.

« Somme toute, la crise sanitaire a renforcé une approche de gestion « descendante » (”top-down”), conception qui a émergé au tournant de la réforme de 2015, et de centralisation des pouvoirs. Cela a généré une certaine paralysie des milieux de vie constamment bombardés d’orientations revues et modifiées », écrit-elle.

Elle insiste sur le fait que « les CHSLD ne disposaient d’aucune structure de gouvernance locale leur permettant d’appliquer de façon optimale les directives » du gouvernement. « La réforme du système de santé de 2015 a créé de plus grandes structures sans les doter de gestionnaires en nombre suffisant », souligne-t-elle.

Elle rappelle aussi que « la reconfiguration du réseau de la santé et des services sociaux en 2015 n’a pas été suivie des changements requis sur le plan informatique » et que, « faute d’un système d’information centralisé, le MSSS en a été réduit à devoir se fier aux CISSS et aux CIUSSS » pour obtenir des informations.

La Protectrice du citoyen juge aussi que la réforme de 2015 et sa vaste restructuration « ont été un coup dur pour la gestion et l’expertise en PCI dans les établissements », puisque « l’expertise PCI s’est principalement développée dans les milieux hospitaliers plutôt qu’en CHSLD ».

À voir en vidéo

Les plus récents

Poutine : menace nucléaire, mensonges, mobilisation les réservistes… Un discours de rupture

VLADIMIR POUTINE. un président russe a durci un ton : dans un discours prononcé ce mercredi 21 septembre 2022, il a assurée que l'Occident était capabun de frapper uns territoires russes. Une escalade dans la guerre est très présomptif.

Rappel lait bébé Candia : quels risques ? La liste des lots

Rappel Conso Gouv.fr, la plateforme publique de rappels produits, alerte sur un rappel de lait pour bébé de la score Candia. Les bouteilles de lait n'auraient pas été fermées correctement.

Glovo (Delivery Hero) écope d’une amende de 79 millions d’euros en Espagne

L'Espagne inflige une réparation de 79 millions d'euros à Glovo pour travail dissimulé. un service de livraison, désormais détenu par Delivery Hero, est égaunment contraint de régulariser 10600 livreurs exerçants par sa plateforme. L'Espagne inflige une réparation de 79 millions d'euros à Glovo, désormais détenu par […] Lire l'articun

De quoi sont maintenant faits les meilleurs leaders en 2022

RHéveil-matin est la rubrique quotidienne où l'on présente aux gestionnaires et à à elles employés des solutions inspirantes pour bien commencer leur ...

Questions des entrepreneurs, réponses des partis: la cybersécurité

&unequo;Est-ce que le prochain régime prévoit faire appel aux talents locaux, provenant d’entreprises locales, pour développer une cybersécurité au ...