L’oiseau nomade des Amériques | Le Devoir

Nous sommes plusieurs à admirer l’artiste multidisciplinaire René Derouin. Pour son engagement social et pédagogique, sa ferveur, sa lumière, sa faculté de découvrir sans cesse de nouveaux horizons créatifs. Il est le nomade de nos américanités. Un peu à la façon des coureurs des bois de la Nouvelle-France allergiques aux frontières, qui arpentaient le continent en se sentant chez eux partout. Le peintre se partage entre le Mexique et la maison qu’il a construite à Val-David. Il a cherché ses racines au Québec avant de regarder au-delà, d’embrasser la nordicité, d’étudier les arts au Mexique dans le sillage des muralistes et même au Japon, tâtant des codes stylistiques millénaires issus du vieil empire.

En 60 ans de création, celui qui a exploré la gravure, le dessin, l’écriture, la sculpture assure qu’il regarde le monde comme un oiseau en vol. La grande hybridité l’allume. Il se sent lui-même comme un être de métissage en cheminement.

À cet éternel optimiste, je demande : « Comment ne pas être inquiet face aux menaces écologiques qui planent sur l’avenir ? » Il répond : « De la catastrophe naîtront les solutions. » On voudrait bien le croire…

René Derouin ne s’arrêtera pas de sitôt, aide les enfants à trouver l’artiste en eux, éclaire avec sa fondation les Jardins du Précambrien, migre régulièrement au Mexique, sa seconde patrie, revient au bercail, offre son beau sourire et son appui à ceux qui le croisent, sans cesser de créer.

J’aime sa série d’oiseaux voraces tournoyant pour avaler leurs proies, comme des financiers véreux, ou couvrant tout l’espace. La toile principale s’intitule Le mur des rapaces, en réplique aux clôtures de Donald Trump à la frontière du Mexique. Acte politique et esthétique, hommage à tous les damnés de la terre.

On l’a rencontré l’autre jour à la Société des arts technologiques (SAT). C’était au visionnement de Territoires des Amériques, production immersive de Patrick Bossé consacrée à son œuvre. On peut la voir à Montréal jusqu’au 27 novembre, dans le cadre des RIDM. Depuis l’été, sur un dôme portatif ou permanent, ce portrait impressionniste de René Derouin se pose ici et là au Québec et poursuivra sa route jusqu’à l’hiver 2023.

Étrange objet filmique projeté sur 360 degrés qui s’attarde moins aux œuvres de l’artiste qu’à des motifs isolés qui les parsèment, ici flottant devant nous, clés ouvrant sur sa création et son esprit à diverses époques de sa vie. Ce déraciné est enraciné tout de même, malgré lui peut-être. Val-David est son port.

Son rapport au Saint-Laurent, face auquel il passa sa première enfance, avait été marqué par la double tragédie d’un frère et d’un père avalés tour à tour par ses eaux. On saisit sa fêlure en l’écoutant raconter comment sa mère avait alors tourné le dos au fleuve pour s’installer plus loin avec lui. Depuis, son regard cherchait à se poser ailleurs que devant ses battures.

J’avais admiré dans la capitale, au Musée national des beaux-arts du Québec, ses figurines de terre cuite de la série Migrations, des personnages avec chacun son profil, ses costumes, ses fardeaux, d’abord exposés à Mexico. Ces errants miniatures figuraient les grandes marches qui arrachent les humains à des berceaux pourris pour les ensemencer dans d’autres pays.

En un geste libérateur et crève-cœur, il avait largué en 1994 au fond du Saint-Laurent — cet ogre qui goba frère et père — 19 000 de ses céramiques sur 20 000 ; l’immense majorité des figurines de cette série. Après refus du MNBAQ d’entreposer autant de pièces, répugnant à devenir concierge de son œuvre, en un geste d’affranchissement aussi, il s’en était délesté dans les abîmes fluviaux. Les poissons, les sirènes, les fragments d’épaves anciennes leur tiennent désormais compagnie. Geste porteur de tous les sens possibles, avec son tribut au fleuve-mémoire, ce dieu terrible à apaiser, doublé d’un retour aux sources.

Pourtant, quelques figurines subsistaient, dont 250 bientôt expédiées à un musée mexicain. Puis une à une dans leur boîte noire, 250 des rescapées avaient été envoyées à des personnalités de la scène culturelle québécoise. D’où en réponse un déluge de missives. Leur florilège fut publié dans Sillage langage. Lettres à René Derouin, aux bien nommées éditions Naufragés éphémères, en 2020.

« C’était le geste du semeur, lui écrivaient Gaston Miron et Marie-Andrée Beaudet. L’ensemencement du fleuve par lequel la migration est arrivée ici. »

« Maintenant, des œuvres d’art allument le fond de notre cher fleuve, rétorquait Pierre Morency. Comme des peintures rupestres irradient au fond des cavernes encore vierges en France et en Espagne. »

On aurait envie d’endosser un scaphandre pour plonger les saluer demain au fond de leur lit.

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