«Guerres»: jeux de pouvoir dans l’armée

L’une des premières choses qui surprennent dans Guerres, c’est que ce premier long métrage de Nicolas Roy (Léo, Pardino d’argento à Locarno en 2004) repose sur un scénario qui n’est pas de lui. Ainsi, c’est à Cynthia Tremblay (le court métrage Chocking Game, Prix de la meilleure réalisation à Fantasia en 2010) que l’on doit ce récit d’une jeune soldate attirée par son supérieur hiérarchique.

« Quand j’ai reçu le scénario, se souvient le réalisateur, Cynthia et le producteur Nicolas Comeau m’ont dit qu’ils avaient l’impression que ça “fitterait” avec ce que j’avais fait avant. J’étais d’accord avec eux. »

Avec ses dialogues peu abondants, sa mise en scène sobre et sa fin ouverte, Guerres porte bien la signature de celui dont le quatrième court métrage, Ce n’est rien, avait été sélectionné en compétition officielle à Cannes en 2011.

« Disons que le scénario était plus explicite au départ ; j’ai même complètement changé la fin avec l’accord de Cynthia. Elle avait commencé à travailler là-dessus il y a 10 ans ; elle me l’a envoyé, puis on a fait du ping-pong au fil des dépôts à la SODEC et à Téléfilm Canada. »

Même s’il est rompu au court métrage, Nicolas Roy s’est senti à l’aise à la barre d’un long métrage. D’autant plus que le budget restreint et le rythme rapide du tournage lui rappelaient les conditions de travail d’un court métrage.

« J’avais l’impression qu’il n’y avait pas d’attente, j’avais donc la liberté de faire ce que je voulais. Je n’étais pas pressé de faire un long, mais j’étais prêt. Il y a quand même dans Guerresun souffle, une idée, c’est un peu comme un long court métrage. J’avais l’impression en lisant le scénario qu’il en disait plus que ce qu’il voulait dire. Au premier montage, qui faisait deux heures et quart, je me suis rendu compte que la durée était impossible. »

Monteur aguerri à qui l’on doit le montage de plusieurs films de Denis Côté (Hygiène sociale), le cinéaste n’a donc pas hésité à couper dans ce qui lui paraissait superflu.

« Même si ça peut paraître lent, pour moi, il n’y a pas de longueur, c’est “chopé” à mort. Guerres dure une heure et 25 minutes ; j’avais la volonté de ne pas faire perdre son temps au spectateur. Il y a toujours 25 % du film qui se ramasse aux poubelles. Le problème, c’est qu’en tournant, on ne sait pas quelles scènes seront coupées. Quand je coupais des scènes, je me demandais pourquoi je les avais tournées ; il n’y avait pas de redite dans le texte, mais surtout dans l’expression des personnages, du jeu, dans l’énergie des acteurs. »

Tandem toxique

Campé dans une base militaire, Guerres, qui traite de jeux de pouvoir et de rapports de force, n’offre pas une image flatteuse des forces armées. À peine entrée dans l’armée, la jeune Emma Ducharme (Éléonore Loiselle, Prix d’interprétation féminine à Karlovy Vary) subit de l’intimidation de la part du sergent Richard (David La Haye). Bientôt, le jeu du chat et de la souris prend un tournant inattendu.

« Ce qui m’intéressait dans ce scénario, c’est que ce n’était pas noir et blanc. Même si c’est un sujet qui pourrait avoir l’air populaire ces derniers temps, les personnages ne font pas ce qu’on s’attend d’eux. Ce sont des gens qui suivent des pulsions, qui posent des gestes qui ne sont pas réfléchis. »

S’ils ont peu de répliques à se mettre sous la dent, Éléonore Loiselle et David La Haye sont totalement habités par leur personnage. Par moments, Nicolas Roy leur demandait tout simplement de ne rien faire.

« Le jeu n’est pas porté par le dialogue, les acteurs pouvaient donc se sentir dépourvus de ne pas pouvoir lancer de lignes. Je leur disais d’être, de ressentir les choses. Pour le personnage de David, je lui disais qu’il menaçait toujours de tomber, que c’était un homme qui en avait trop vu et qui voulait apprendre à ces jeunes-là à ne pas aller mourir comme il avait vu trop de monde le faire. Mais que je ne voulais pas de scènes à la Full Metal Jacket. »

Quant au personnage d’Emma, qui avait une trentaine d’années dans le scénario original, le réalisateur souhaitait qu’elle soit à peine âgée de 20 ans. Il a aussi misé sur le look androgyne de l’actrice à l’écran.

« À Karlovy Vary, il y a du monde qui croyait qu’Éléonore était un garçon avant qu’elle parle. Je trouvais ça vraiment intéressant. Emma s’en va sûrement dans l’armée pour suivre les traces de son père, c’est tout ce qu’elle connaît, et Richard a connu son père. Il y a donc quelque chose de pervers qui n’était pas dans le scénario qui s’est comme fait dans le choix des comédiens. Qu’elle puisse être sa fille ajoutait une couche à leur relation. C’est plus tordu que tous deux soient attirés l’un par l’autre, mais sans beurrer épais. »

Si la dimension œdipienne n’apparaissait pas dans le scénario, la critique du silence de l’armée sur les cas de harcèlement en tous genres y existait bel et bien.

« C’est en train de changer dans l’armée — dans le film, on ne dit pas que c’est l’armée canadienne. Il y a vraiment une culture du silence ; on règle nos trucs à l’interne. Les relations sont interdites dans l’armée, surtout entre personnes qui ne sont pas du même rang. On interdit les relations consensuelles et on tait les relations qui ne le sont pas… C’est sûr que quand tu veux tourner avec les forces armées avec un scénario comme ça, les portes se ferment assez facilement. On n’a pas pu tourner sur une vraie base. »

C’est donc sur une ancienne base et un ancien collège des jésuites à Saint-Jérôme ainsi que dans le quartier militaire de Saint-Hubert que Guerres a pu être tourné. Malgré les embûches, Nicolas Roy se dit satisfait de son premier long métrage.

« J’ai pu faire ce que j’avais en tête, mais il y a plusieurs choses que je ferais différemment. Mais c’est sûr que ce ne serait pas un truc flamboyant. J’ai hâte de tourner mon propre scénario. Quand je ne suis pas en train de faire du montage, je travaille sur la première version que je devrais déposer l’an prochain. Je suis content, car ça n’a pas l’air d’un film de commande. Je me suis vraiment approprié Guerres. »

 

(9/11/2021) Une version précédente de ce texte, dans laquelle le personnage d’Emma se nommait Emma Duval, a été modifiée. Il s’agit bien d’Emma Ducharme.

 

Guerres

À Cinemania, au Quartier Latin, le 11 novembre, 18 h, en présence de Nicolas Roy, Éléonore Loiselle et David La Haye. En ligne le 12 novembre, pour 48 heures. En salle le 12 novembre. Sur Crave du 21 novembre au 1er décembre.

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