​Urbanisme: entre croissance économique et protection des terres agricoles

Le territoire agricole du Québec a augmenté de près de 14 km2 ces douze dernières années, soit de 1388 hectares. Mais dans la grande région de Montréal, la pression exercée par les investisseurs immobiliers et la nécessité pour les municipalités d’augmenter leurs revenus fonciers ont réduit la superficie des zones vertes. Pourtant, c’est la région qui héberge les terres les plus fertiles du territoire québécois.

« Mon grand-père disait toujours que, malgré toutes les avancées technologiques, on doit notre existence à huit pouces de terre arable et à la pluie, raconte Matthew Dewavrin, producteur de grains dans Vaudreuil-Soulanges. Personne ne semble réaliser à quel point c’est fragile, sauf nous. »

C’est en Montérégie et dans les Laurentides que la superficie du territoire agricole a le plus diminué depuis 2009. Mais toutes les régions dont au moins une partie du territoire est incluse dans la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM) ont vu la superficie de leurs zones dites « vertes » diminuer.

 

 

Dès l’âge de 13 ans, Matthew Dewavrin a labouré, semé et récolté des céréales sur la terre familiale. Au printemps 2020, il a racheté Les fermes Longprés, aux Cèdres, à ses parents avec son frère et sa cousine.

« C’est une terre qu’on ne peut retrouver nulle part ailleurs, raconte-t-il au volant de son tracteur. On a énormément investi pour la convertir au biologique. »

Il craint que le développement industriel de sa région le force à vendre une partie de ses terres ces prochaines années et déplore le manque de transparence des autorités locales quant aux projets à venir. « C’est la menace numéro un de notre entreprise. »

Une richesse

La CMM désire accroître le nombre de terres cultivées de 6 % d’ici 2031 sans faire de changement de zonage, notamment grâce à la remise en culture de terres en friche. Preuve que les données sur les terres agricoles sont incomplètes : une zone verte ne signifie pas nécessairement que la terre y est cultivée. Le professeur retraité de géographie à l’UQAM Bernard Vachon souligne que la moitié de la surface de la zone agricole permanente n’est pas affectée à l’agriculture.

Le professeur de géographie Claude Marois, spécialiste des conséquences de l’étalement urbain, rappelle par ailleurs que des infrastructures, comme des routes, des ponts, des chemins de fer et même des parcs, sont souvent erronément comptabilisées dans le territoire agricole.

Cette zone dite « verte » reflète tout de même l’importance du secteur agricole dans les régions québécoises. Et c’est entre autres la qualité des sols qui impose ce que l’on peut y cultiver.

Les inondations répétées du fleuve, depuis des milliers d’années, ont fait de la plaine du Saint-Laurent la région la plus fertile du Québec, explique Marcel Groleau, président de l’Union des producteurs agricoles (UPA). Ces terres constituent une richesse inestimable, selon l’agriculteur. « Quand on construit un centre commercial et un parking sur nos terres agricoles, on les perd à tout jamais », dénonce-t-il.

 

 

Développement et demande

L’étalement urbain est particulièrement féroce autour de Montréal. C’est pourquoi la CMM a adopté en 2011 un plan d’aménagement et de développement qui comprend des dispositions « très, très rigoureuses » en matière de zonage et de densification des espaces, selon Bernard Vachon. L’organisme tente ainsi de protéger son territoire agricole en forçant l’optimisation des terrains « blancs », donc zonés résidentiel, commercial ou industriel, déjà disponibles.

Les Cèdres, où se trouvent les Fermes Longprés, est l’une des municipalités qui en fait partie. C’est la raison pour laquelle Matthew Dewavrin ne devrait pas craindre de perdre sa terre au cours des prochaines décennies, croit Carole Cardinal, directrice du développement territorial et commissaire industriel chez Développement Vaudreuil-Soulanges.

« Notre développement se fait nécessairement dans les zones blanches ; on doit maximiser leur utilisation avant même de réfléchir à aller convertir des zones vertes, explique-t-elle. C’est pour ça que la banlieue se transforme, il y a de la densification. »

Vaudreuil-Soulanges a connu dans les dernières années une très grande croissance de population, soit plus de 75 % depuis 2001. Et cette croissance risque de se poursuivre, selon l’Institut de la statistique du Québec, qui l’évalue à environ 16,1 % dans les vingt prochaines années.

C’est d’ailleurs sa position stratégique, en tant que « porte d’entrée du corridor de commerce Ontario-Québec », au croisement des autoroutes 20, 30 et 40, qui a fait de la région une cible du gouvernement Couillard pour accueillir un pôle logistique dans son Projet de loi n° 85, en 2015.

« C’est leur fonds de pension »

Ce type de projet est normalement très bien accueilli par les municipalités, explique Bernard Vachon, car elles sont vulnérables aux pressions du milieu, d’autant plus qu’elles ont besoin de revenus tirés des taxes foncières. « Plusieurs élus municipaux considèrent que les terres agricoles sont un frein au développement dont ils ont besoin pour assurer une diversité de services à leur population. »

Selon Claude Marois, ce désir des municipalités de se développer entraîne un sentiment d’insécurité chez les agriculteurs qui sont à la lisière de ces nouveaux projets.

« Ils se disent : “le développement est à ma porte, je n’ai pas beaucoup de chances de survie”. Souvent, le stress les force à vendre, parce que leur ferme, c’est leur fonds de pension. Et on ne peut pas les blâmer parce qu’on ne fait pas grand-chose pour les sécuriser. »

 

 

Le prix des terres agricoles a d’ailleurs bondi depuis le début du siècle. L’une des tendances que remarque Marcel Groleau, c’est l’achat des terrains en zone verte par des promoteurs ou des investisseurs immobiliers qui « sont assis sur une petite mine d’or et qui attendent simplement que la valeur de leur terrain augmente ».

Le président de l’UPA déplore la valeur spéculative de ces terres, « complètement déconnectée de la réalité agricole ». Les prix exorbitants rendent d’ailleurs très difficile la transmission d’une terre aux générations suivantes, selon lui.

À qui incombe la décision de dézoner?

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