Mission difficile à Glasgow | Le Devoir

La 26e Conférence des parties (COP26), qui s’ouvre dimanche à Glasgow, s’annonce pour le moins difficile. Non seulement la communauté internationale devra s’engager à en faire beaucoup plus en matière de réduction des émissions de gaz de à effet de serre (GES), mais elle aura aussi l’obligation d’offrir enfin les milliards de dollars promis depuis des années aux pays en développement pour les aider à lutter contre la crise du climat.

Ce nouveau sommet sur le climat de deux semaines de l’ONU devait initialement avoir lieu en 2020, soit cinq ans après l’adoption de l’Accord de Paris. Mais il a été repoussé à cette année en raison de la pandémie, ce qui devrait normalement avoir laissé davantage de temps aux États signataires pour se présenter avec des objectifs climatiques plus ambitieux. Un total de 143 « parties », sur les 192 que compte l’Accord de Paris, ont d’ailleurs déposé une mise à jour de leur « contribution déterminée au niveau national » (CDN), soit leur engagement volontaire de réduction d’émissions de GES.

Le problème, c’est que le compte n’y est toujours pas, dans la mesure où l’entente signée en 2015 a pour objectif de limiter le réchauffement planétaire à 2 °C, voire 1,5 °C, par rapport à l’ère préindustrielle. À supposer que tous les États respectent leurs engagements, la hausse des températures atteindrait 2,7 °C. Pire, alors que le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC) plaide pour un recul de 45 % des émissions de GES d’ici 2030 par rapport au niveau de 2010, l’ONU prévoit plutôt une hausse de 16 %.

Ce manque d’ambition risque donc de plomber l’ambiance dans les couloirs du Scottish Event Campus, où se tient cette COP26. « Lorsque je regarde les COP passées et le niveau d’ambition avec lequel les pays se présenteront à Glasgow, j’entrevois un écart entre, d’un côté, les attentes de la société civile et les prescriptions de la science climatique, et, de l’autre, le niveau d’ambition des États, qui est insuffisant pour lutter contre la crise climatique », résume Philippe Simard, chargé de cours à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

J’entrevois un écart entre, d’un côté, les attentes de la société civile et les prescriptions de la science climatique, et, de l’autre, le niveau d’ambition des États, qui est insuffisant pour lutter contre la crise climatique.

 

Sans évoquer un « échec » annoncé de la rencontre de Glasgow, il y voit plutôt une illustration de la « faiblesse » du régime de négociations climatiques, qui demeure « très lent ». Il salue tout de même les progrès effectués depuis l’adoption de l’Accord de Paris. À l’époque, on se dirigeait aisément vers un réchauffement de 3 °C à 4 °C, ce qui équivaudrait à une catastrophe sans précédent pour l’humanité. Depuis 2015, plusieurs pays, dont le Canada, se sont aussi fixé comme objectif d’atteindre la « carboneutralité » d’ici 2050, comme le recommande le GIEC.

Sortir des énergies fossiles

M. Simard insiste toutefois sur le fait que les cibles de réduction des GES des États doivent encore se transposer en actions concrètes pour démontrer leur pertinence. « C’est très inquiétant, surtout à la lumière du dernier rapport du GIEC, qui disait que le climat s’est déjà réchauffé de 1,1 °C et qu’on pourrait atteindre 1,5 °C d’ici 2030, voire 2040. Chaque réchauffement supplémentaire nous rapproche du mur climatique, avec une augmentation des vagues de chaleur, de la sécheresse, des inondations, de la montée du niveau des océans, etc. »

« C’est une chose de se donner des cibles, mais c’est une autre chose de les respecter. Or, les cibles ont été ratées systématiquement, et nous n’avons pas, pour le moment, de précisions sur les moyens qui seront pris pour respecter les cibles », ajoute Alexandre Gajevic Sayegh, professeur adjoint au Département de science politique de l’Université Laval.

Lutter contre les bouleversements climatiques passe d’ailleurs inévitablement par une sortie rapide des énergies fossiles, y compris au Canada, soulignent les deux intervenants. Mais pour le moment, les grands pays producteurs prévoient d’exploiter en 2030 environ 110 % plus d’énergies fossiles que ce qui serait cohérent avec l’objectif de limiter le réchauffement à 1,5 °C. Cette même production serait 45 % plus élevée que ce qui permettrait de ne pas dépasser un réchauffement de 2 °C, selon la plus récente édition du Production Gap Report, publiée la semaine dernière.

Dans ce contexte d’omniprésence des ressources fossiles dans le portrait énergétique mondial (elles représentent plus de 80 % de l’énergie consommée), la COP26 pourrait être l’occasion de faire progresser l’idée d’un « marché du carbone » à l’échelle planétaire. Ce mécanisme, qui viserait à plafonner, puis à réduire les émissions de GES, s’est toutefois heurté à de vives oppositions, notamment de la part du Brésil et de l’Australie, lors de la COP25, tenue en 2019 à Madrid. Même si le principe est inscrit dans l’Accord de Paris, sa mise en œuvre « serait très complexe », selon Philippe Simard.

Promesses non tenues

Pour Alexandre Gajevic Sayegh, le succès des négociations de Glasgow dépendra des progrès qui seront faits par rapport à la promesse de financement des pays développés aux pays en développement. En 2009, lors de la COP15, qui a eu lieu à Copenhague, les parties étaient tombées d’accord sur le versement de 100 milliards de dollars américains par année, et ce, à partir de 2020. Cette somme devait aider les pays en développement à s’adapter aux effets des changements climatiques et à amorcer la transition énergétique vers une économie faible en carbone.

« Ce financement devait permettre de résoudre en bonne partie la tension entre les pays riches et les pays en développement. C’est aussi un devoir de justice, parce que les pays développés ont basé leur prospérité sur les énergies fossiles et que plusieurs pays en développement subissent les répercussions de la crise climatique sans en être responsables », fait valoir M. Gajevic Sayegh. C’est le cas notamment de plusieurs États insulaires menacés par la montée des eaux.

Or, en date d’aujourd’hui, les sommes promises ne sont toujours pas au rendez-vous et elles ne le seront vraisemblablement pas avant 2023. Qui plus est, selon ce qui se dégage d’un communiqué publié cette semaine par le gouvernement Trudeau, qui a accepté de s’impliquer dans « le plan de mise en œuvre » de cet engagement, le financement promis à partir de 2023 serait assuré seulement jusqu’en 2025. Cette question sera donc « incontournable » au cours des deux prochaines semaines, selon Alexandre Gajevic Sayegh. « Ce sera la question centrale à Glasgow, et la COP26 sera un succès, ou pas, selon ce qui se dégagera de cet enjeu. S’il n’est pas résolu, la rencontre sera probablement considérée comme un échec », souligne-t-il.

C’est sûr qu’un jour il sera trop tard et que ce jour est très près.

 

Alors que près de 80 milliards de dollars ont jusqu’ici été promis, dont une bonne part sous forme de prêts, la somme de 100 milliards apparaît maintenant trop faible, compte tenu des besoins de plus en plus importants pour l’adaptation, selon Philippe Simard. Ceux-ci, évalués à plus de 70 milliards de dollars par année, pourraient être multipliés par quatre d’ici 2030. Bref, plus la communauté internationale tarde à lutter concrètement contre la crise climatique, plus la facture sera élevée.

Plus que jamais, donc, le temps joue contre nous, selon Alexandre Gajevic Sayegh. « C’est sûr qu’un jour il sera trop tard et que ce jour est très près. Il faut réduire nos émissions de GES de 45 % d’ici 2030, soit un peu plus de huit ans. C’est très peu de temps, et nous n’avons toujours pas d’indication voulant que nous serions sur une trajectoire de décarbonation massive. Il n’y a donc aucune autre avenue que d’accélérer les choses. »

Les négociations climatiques en cinq dates

 

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