L’or du Far West | Le Devoir

Le père de Buckskin Joe était militaire. Un capitaine, attaché à la milice de Stanstead, ville frontalière montée à cheval sur le Vermont. À l’époque, la contrebande progressait au galop. La frontière n’était qu’une passoire. Au fond, il ne sera question que d’y arrêter les idées républicaines, dont celles portées à pied par les fenians, ces révolutionnaires irlandais que l’on prendra pour des nouilles.

Edward Hoyt, dit Buckskin Joe, est né près de Magog, dans une cabane plantée au pied du mont Orford. À l’époque, il apparaissait bien normal de croiser là des Autochtones plutôt que des Tim Hortons.

Ce monde colonial appréciait les fêtes populaires éclairées par la seule lumière des violoneux et les gigueux. Les affrontements entre hommes forts et les concours de tir constituaient l’autre versant de ces divertissements. Le whisky, le bon autant que le mauvais, en arrosait l’amertume.

Fils de militaire, Buckskin Joe a toujours sur lui son fusil. Près de la rivière Magog, il a appris à marcher en même temps que trapper. C’est lui néanmoins qui finit par se faire attraper dans les pièges d’une Amérique qui carbure à l’amnésie. Le voici passé du côté des États-Unis. Des centaines de milliers de Canadiens s’y oublient comme lui. Durant la guerre de Sécession, Buckskin Joe s’engage dans un régiment de l’Union. Même Calixa Lavallée, à qui l’on doit l’hymne national canadien, s’est engagé de ce côté avant de finir ses jours à Boston, dans l’oubli et le gris.

Sa vie se joue comme celle d’un personnage qui s’emploie à chauffer sa notoriété dans une combustion de sens. Les Autochtones le surnomment « l’homme blanc démon ». Est-ce seulement en raison de ses capacités à se jouer de la mort ?

Passant indifféremment de l’art de la guerre à celui du divertissement, Buckskin Joe s’engagera dans un des nombreux cirques ambulants qui parcourent le nord de l’Amérique. Ces cirques, très théâtraux, donnent à voir un visage bien fardé de l’Amérique, sans pour autant se soucier de montrer sa peau trouée. Le cirque passe et, avec ses illusions, emporte l’adhésion avec lui. Buckskin Joe en devient un rouage.

Dans les années 1870, il incarne devant le public une caricature de chasseur. Un chasseur de bisons autant que d’Indiens, gonflé de l’orgueil d’une mythologie colonialiste décomplexée. Il s’inscrit dans un récit fabulé de la Conquête de l’Ouest, dans la foulée de ce que met en scène Buffalo Bill, comme d’autres. Comme eux, Buckskin Joe adopte l’allure du faux cow-boy : chapeau Stetson, veste de daim à franges, carabine à levier, bottes souples. Ces costumes de fantaisie habillent l’amnésie dont on berce la conquête d’un territoire mis à nu.

À l’époque où les bisons des prairies sont presque tous décimés et que les peuples qui en vivent le sont conséquemment à moitié, Buckskin Joe revient à Magog. Il y cueille sa famille, puis repart. Destination : le Kansas. Il construit sa maison. L’hiver est dur. Les vivres manquent. Les récoltes de l’été ont été mauvaises.

Pour sauver sa peau, ce cow-boy d’esbroufe décide de trouer celle des autres. Au nom de nouvelles affabulations acrobatiques, il va fomenter une guerre contre des Autochtones. Le gouvernement, en échange, lui fournira des vivres, puisqu’il agit, même dans la tromperie, pour le triomphe moral de cette Amérique où de faux personnages comme lui peuvent jouer à être vrais. Et dans ses mémoires, Buckskin Joe a bien sûr le culot de se présenter comme « l’ami des Indiens ».

Lorsque, quelques années plus tard, il s’arrête de nouveau à Magog, c’est pour vite passer son chemin. Cette fois, il s’en va jusqu’en Nouvelle-Écosse. Il part chercher de l’or. Il aurait pu en trouver plus près. Des ruées vers ce métal jaune, il y en aura au ruisseau Mining, près de Chartierville, ou encore en Beauce, du côté de Saint-Simon-les-Mines.

La tête en l’air, chaque époque consomme ses illusions et s’absout, ce faisant, de celles qui l’ont engendrée. Nous avançons sur le fil de l’actualité, sans voir celui qui nous unit à ce qui nous a précédés. Pourquoi les grands bruits du passé demeurent-ils en partie inaudibles à l’expérience de notre présent ?

Prenez ces nouveaux cow-boys qui trappent le long de la rivière Magog, au nom de l’or des bitcoins, à l’ère d’une économie de spéculation. Ces trappeurs cravatés sont en quête des richesses de leurs illusions et de façons nouvelles d’écorcher de vieux gibiers. Ils ont installé des « fermes » de cryptomonnaies qui émettent un bourdonnement constant. De quoi devenir fou, disent les résidents des environs.

En Amérique, chacun s’invente à sa guise afin de s’enrichir, quoi qu’il en coûte aux autres, au nom de la souveraineté de sa mythomanie. Rien de plus naturel dès lors de voir qu’on finit par inventer même des monnaies imaginaires, lesquelles détruisent réellement le monde.

Pour mieux justifier la consommation gargantuesque de notre électricité commune à ces fins, les « bitfarms » cherchent à redorer leurs gestes par une suite de faux-semblants maquillés du vert le plus tendre. Reste que ces cow-boys des temps nouveaux font en gros ce qu’ils veulent, comme le faisaient leurs devanciers. Ils imposent leur loi, leur vision du monde, cette fois dans un nouveau Far West financier.

L’or finira-t-il par nous ruiner ?

Mettez-vous à genoux et priez, disait Pascal : vous vous mettrez à croire. Et apparemment, nous n’en avons pas fini encore de croire au Far West.

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